Interview Roberel – Chapitre 1 : Etre tatoueur, une évidence ? Chapitre 2 : Les débuts difficiles.

Chapitre 1 : Etre tatoueur, une évidence ?

  • J’ai lu sur ton site internet que tu avais d’abord été graphiste dans la publicité puis directrice artistique dans la décoration intérieure, y aurait-il des points communs avec le tatouage ? 

Roberel : Pour moi c’est juste un changement de support. Avant tout c’est le dessin qui me plait. Et dans la pub ou la déco d’intérieur j’intervenais uniquement dans l’illustration ou la photographie qui était printé sur du textile pour recouvrir les fauteuils, des toiles tendues. Mais c’était déjà du dessin, dans la pub c’était du dessin sur internet, etc. Et puis là, c’est du dessin mais gravé sur la peau mais ça reste du dessin.

Une petite image de son salon si bien décoré…

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  • Qu’est-ce qui t’a donné le déclic de vouloir devenir tatoueuse ? 

Roberel : J’ai changé car je commençais à sacrément m’ennuyer dans mon autre travail. J’ai jamais décidé vraiment de ce que j’allais faire dans la vie. J’ai fait des études de marketing hyper boring et la seule chose dans laquelle je prenais plaisir c’était de dessiner. Dans la pub je me suis tout de suite arrangée pour être dans le graphisme mais c’était un choix de seconde zone. Après, on est venu me chercher pour faire de la décoration d’intérieur car ils avaient vu mes dessins et je me suis dit « pourquoi pas, y a des gens qui crèvent d’envie de faire ça, ils font l’école Boulle etc, et moi j’ai la chance qu’on vienne me chercher donc je peux pas cracher dessus ». Ça m’a beaucoup amusé pendant un temps, comme tout, le temps d’apprendre, de découvrir, ça c’était génial. Au bout de 4 ans je m’ennuyais, parce que c’est un domaine où on n’intervient que chez des particuliers très riches ou de l’hôtellerie de luxe. J’avais pas beaucoup d’échanges avec les gens. Donc j’ai pris 2 mois sabbatiques, je suis partie à New York, et lors d’un dîner avec des amis d’amis, y avait une tatoueuse très sympa, qui m’a parlé de son job comme je ne l’imaginais pas. Ce n’était plus cliché, elle me racontait qu’elle parlait vraiment avec les gens, qu’il y avait un échange… Du coup, 2ou 3 jours après,  je suis allée la saluer à son salon et elle m’a offert un petit tatouage. Et au moment où elle m’a tatoué (alors que je l’étais déjà), peut-être parce que c’était sur le poignet, et que ça avait une vraie importance pour moi ce petit truc, c’est vraiment à ce moment là que j’ai compris que « ok c’est fait pour moi ». Et de manière un peu présomptueuse, je me suis même dit, « je connais cette sensation, c’est comme si j’avais déjà tenu cette machine », c’était évident. Donc je suis rentrée, j’ai tout claqué et j’ai dit à tout le monde « je veux être tatoueuse ». A l’époque (il y a 10 ans), il y avait très peu de femmes. C’était encore assez assimilé « punk à chiens », donc dans ma famille, mes amis, tout d’un coup tout le monde est devenu réac, genre « ok, tu vas faire ça, t’es bien sûre ? » et je ne m’étais même pas renseignée à savoir si c’était dur ou comment ça allait se passer. Les 6 premiers mois, j’ai un peu déchanté car quand je suis allée frapper à la porte de tous les salons pour avoir un apprentissage, j’ai eu le droit à « t’es une femme », « t’es trop vieille » car j’avais passé 30 ans, « tes dessins c’est pas du tatouage t’as rien à faire là, c’est mignonnet » ; on m’assimilait à de l’illustration pour enfants ou de l’illustration tout court, mais pas à du tatouage, je faisais pas de têtes de mort, pas  de choses réalistes et ça se faisait pas encore beaucoup. Y avait Léa Nahon mais qui était partie à Bruxelles parce qu’elle n’avait pas une clientèle suffisante pour faire ça ici. Du coup, je me suis formée toute seule, j’ai acheté une machine, j’ai pas pris de peau synthétique car je n’avais pas les moyens de m’en acheter, donc je me suis servie de mes jambes et j’ai appris comme ça. Et quand c’était à peu près correct sur moi, j’ai fait les amis, la famille, les amis d’amis. 

J’ai fait un book petit à petit de ce que je faisais, je suis retournée voir les mêmes salons et d’autres, je suis aussi allée voir les street shops, les halles, etc. Et là j’ai dit que j’étais tatoueuse, donc j’y suis allée au culot et ils m’ont dit « ok tu commences demain ». Ils se souvenaient même pas de moi et qu’ils m’avaient refusé 6 mois avant.

J’ai donc commencé là-bas. Ce sont des salons qui sont moins exigeants, les street shops ne sont pas les meilleurs salons du monde. Y en a plein qui ont commencé comme ça et qui maintenant sont chez Tintin par exemple, ou dans des salons très reconnus partout dans le monde… Pleins ont commencé là mais ne le revendiquent pas beaucoup car ils ont un peu honte. Moi je suis hyper fière d’avoir commencé dans les street shops, le niveau n’est pas fou mais Paul, le mec qui m’a fait commencer et qui dirige American Body Art, a eu le mérite de me laisser ma chance ainsi qu’à beaucoup d’autres, et c’est sacrément rare dans le milieu.

Quelques images des tatouages quelle fait acutuellement…

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Chapitre 2 : Les débuts difficiles…

  • C’est très compliqué de débuter, car c’est une grande responsabilité pour le « maître » ?

Roberel : Pour le mec qui va t’apprendre, ça va coûter beaucoup d’argent, d’investissement personnel, du temps. Et après, le but étant que tu travailles un peu pour lui. Et si c’est pour te casser une fois que tu es formé c’est pas très rentable. Mais c’est quand même un peu faux car quand t’es apprenti, t’es pas payé, tu fais 7 jours sur 7, tu fais le ménage, la maman, tu fais tout. Tu récures les chiottes, la stérilisation, les dessins pour tous les tatoueurs. Tu fais l’accueil, tu vends les piercing, jamais on dit que c’est toi qui as fait le dessin donc c’est assez ingrat et tu sers à tout le monde pendant un gros laps de temps sans être payé donc dire que t’es pas rentable parce que tu fais une formation, c’est vraiment de la mauvaise foi. 

Je pense que s’il y avait un CAP ou un BEP, comme dans la cordonnerie ou l’ébénisterie, etc, ça ouvrirait la porte aux gamins, parce qu’ils veulent tous faire ça en ce moment. Y a le phénomène de mode, mais il y a encore cette ancienne école de tatoueurs qui se la racontent pas mal, qui ne veulent pas ouvrir leur truc, qui pour beaucoup ne savent pas bien dessiner, font les mêmes flashs depuis 50 ans et ils voient ces gamins qui ont un talent fou. Parce que vraiment y en a qui ont des talents de dingues. Nous on reçoit une dizaine de candidatures par mois, y en a qui ont un niveau que j’aurai jamais en dessin. Donc le niveau est  là. Il y a plein de gens qui font l’école Boulle, Creapole, etc, et qui savent qu’ils n’ont pas forcément envie du métier de peintre et qui se disent, « tiens c’est un moyen, un support pour que je puisse vivre de mon art », et ils ont une vraie passion mais avant tout c’est le dessin, alors que les anciennes générations de tatoueurs avant tout c’était le tatouage. Tous ces codes etc, ils sont bien ces codes là, mais les deux peuvent se marier. C’est en train de s’ouvrir mais par la force des choses, pas par le bon vouloir… C’est la grande polémique.

Il y en a plein qui continuent d’être motivés, donc ils font comme j’ai fait y a 10 ans : à la maison avec une stérilisation plus ou moins propre, pas forcément avec les bons conseils car t’en as pas, donc tu regardes sur Internet, tu fais des tutos, mais t’apprends pas de la même manière. Alors que s’il y avait une école ce serait encadré, ça permettrait aux gosses de voir aussi que c’est un vrai travail. Ce serait beaucoup plus safe au niveau de la stérilisation et beaucoup plus professionnel : ils comprendraient que c’est un vrai métier, une hygiène de vie, c’est un engagement que tu fais envers les personnes que tu vas tatouer. C’est pas rien et du coup ça apprendrait une sorte de rigueur et en même temps avec une ouverture que c’est pour tout le monde, et pas seulement pour toi ou pas toi.

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  • Qu’est-ce qui est le plus compliqué à apprendre ?

Roberel : Le plus compliqué, comme j’ai appris toute seule, c’est qu’au début je ne savais même pas dans quel sens installer une aiguille, je ne savais pas la densité de l’ampérage qu’il fallait mettre, combien de sorties d’aiguilles faire, j’étais complètement à l’arrache. Il fallait que j’apprenne la technique mais une fois que j’ai pigé, j’ai trouvé que c’était assez simple à utiliser comme outil. Je trouve que le plus difficile c’est d’accéder à ce milieu.

Mais la technique c’est comme tout ça s’apprend, et si t’as quelqu’un de sympa et qui aime son travail suffisamment pour te l’apprendre, tout se passe bien.

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  • Tu te souviens du premier tatouage que tu as fait à quelqu’un ?

Roberel : C’était sur moi et en fait je devais tatouer une de mes meilleures amies, elle devait venir le lendemain chez moi et du coup j’avais essayé mais juste à l’eau, on ne met pas d’encre mais on arrive à avoir un tracé. J’avais fait un joli lettrage et je me suis dit que c’était facile. J’avais essayé la veille au soir, j’avais l’impression d’être tatoueuse. Et dans la nuit, j’ai fait des cauchemars, je me suis dit que j’étais lâche, « tu vas tatouer ton amie à l’encre et toi tu t’es fait à l’eau ». Je me suis réveillée en pleine nuit, j’ai remonté un plan de travail, et là j’ai voulu me tatouer une petite hirondelle et ça ressemblait à un raton laveur et je me suis dit putain Audrey arrive demain et je sais pas tatouer. Donc le lendemain, elle est arrivée, je lui ai montré mon raton laveur avec des ailes et je lui dis : « écoute j’y arrive pas, on va pas faire ça » et elle m’a dit « mais si on va le faire, moi je l’aime bien », elle était beaucoup moins difficile et je lui ai fait une petite paire de ciseaux et en fait ça s’est bien passé.

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  • Qu’est-ce que ça te fait de te dire que tu vas graver un dessin dans la peau de quelqu’un dont tu ne pourras pas forcément te souvenir ?

Roberel : Tu te souviens pas de toutes les personnes, en plus je ne suis pas physionomiste du tout. Par contre, je me souviens toujours des tatouages, j’ai jamais banalisé le truc. Je n’ai pas du tout d’angoisses quand je tatoue ou avant, mais j’ai toujours la même pression. A chaque fois, je pense toujours à la personne la veille, à penser qu’elle va se dire « ça y est demain c’est le grand jour, je vais me faire tatouer », j’ai toujours ce truc et je me dis que le jour où je l’aurai plus, faut que vraiment que je change de travail, faut pas que je banalise la chose parce que sinon y a plein d’autres manières de dessiner. Y a une implication qui fait que je connais un peu la personne car elle m’a raconté son histoire.

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  • Et tu as appris à percer avant de tatouer ?

Roberel : Pas du tout. On m’a presque obligé dans les street shop car il fallait faire tout pour être rentable. Ca m’a toujours fait très peur, le geste, je me sentais pas de faire un trou dans une personne. J’aurais pu en tomber dans les pommes, genre je vais tourner de l’œil.

Se louper dans un piercing, c’est super grave. Avec le cartilage, les nerfs.. C’est pas compliqué, ça s’apprend. Y a un lâcher-prise demandé à la personne qui est fort.

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Voilà pour cette première partie d’interview ! La suite demain où vous découvrirez comment elle est passée des street shop jusqu’à ouvrir son propre salon à… Biarritz ! 

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A très vite,

Les Couleurs d’une Vie.🌹

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